El mercat

Femme de dos

« La vie est une chose hideuse, et à l’arrière-plan, derrière ce que nous savons, apparaissent les lueurs d’une vérité démoniaque qui nous la rendent mille fois plus hideuse. » L’Abomination de Dunwich (1928) Howard Phillips Lovecraft


Ce marché, je ne sais plus s’il existe ou si je l’ai rêvé, un soir de beuverie, en parcourant les « tascas » de Barcelone.

Il ne se tient qu’une fois par trimestre dans un périmètre restreint, généralement dans les profondeurs de la ville, le plus loin possible des sites touristiques. Il n’a pas de nom particulier. Les connaisseurs, Catalans pour la plupart, disent simplement « El mercat ». Il ne dispose pas d’emplacement fixe non plus. Les habitués obtiennent l’adresse par des circuits obscurs et la communiquent aux seuls initiés.

L’occasion de m’y rendre m’a été proposée et jamais, non jamais je ne pourrais l’oublier. Je fréquentais à l’époque, on peut dire cela, car jamais il n’a été question d’argent entre nous, une prostituée, Caterina. Elle a souhaité m’offrir un cadeau merveilleux. Tu verras, promettait-elle, c’est le plus beau marché à poissons du monde. Une certaine nuit bien précise, elle m’a pris la main et nous nous sommes enfoncés dans un dédale de ruelles malodorantes. Les ventes, en effet, autre particularité, ne se tenaient qu’une fois l’obscurité venue. Elles s’achevaient avec les premières heures du jour. Celles où les pâles lueurs du soleil naissant commencent à lécher le port de Barcelone, celles où les noctambules, avant de rentrer chez eux, savourent du « chocolate con churros ».

L’odeur entêtante de l’iode atteignit mes narines avant même de rejoindre les lieux. S’offrit alors à mon regard un labyrinthe d’étals, de camionnettes, de toiles tendues et de maigres lampadaires portables. Chaque emplacement regorgeait de nourriture marine. On trouvait bien sûr des fruits de mer, assortiment disparate de bulots, huîtres, oursins, langoustines et coquilles Saint-Jacques. J’aperçus aussi de grandes quantités de « percebes », ces animaux noirs garnis de pédoncules que les pêcheurs arrachent à la roche au péril de leur vie ainsi que des couteaux longs et brillants. Cette nourriture formait des monticules où les commerçantes puisaient à pleines mains.

Puis venaient les comptoirs plus classiques couverts de poissons frais et appétissants. Je reconnus des sardines, des rougets, des bars, des turbots, des poulpes, mais j’avoue que le nom de beaucoup d’espèces m’échappait. Derrière chaque étal, des vendeuses s’affairaient, mais aucun homme n’était visible. Dans ce marché, seules les femmes sont autorisées à manipuler les produits, me souffla Caterina en comprenant ma question muette.

Nous nous enfonçâmes alors plus profondément parmi les marchands bousculés par une foule compacte de curieux et d’acheteurs. Certains, reconnaissables à leur peau plus blanche et à leur langue avaient traversé la frontière pour l’évènement. D’autres échangeaient des commentaires en catalan ou, plus rarement, en castillan. Tous s’exprimaient à voix basse, une attitude contraire aux habitudes des Hispaniques.

Nous atteignîmes l’extrême bord du marché. Là un silence sépulcral régnait. La lumière artificielle faiblissait, les gestes devenaient plus lents. Ici il est interdit de parler, chuchota Caterina. J’étais surpris et tout à coup je vis ce qui attirait tant de monde dans ce marché, ce qui devait être gardé secret. Quand j’évoque ce moment un certain effroi paralyse encore mes muscles. Subsistent en effet, dans l’appétence humaine, des déviances que l’on préfèrerait ignorer à jamais.

De grandes caisses en bois, humides, reposaient sur le sol. Des femmes vigoureuses, Basques et Asturiennes me dis-je d’après leur physique, en extrayaient des masses inertes. Elles les jetaient sur des couches de glace pilée ou bien les suspendaient à des crochets de boucher, la tête en bas. Les écailles miroitaient de reflets d’argent à la faible lueur des lampadaires. Il s’agissait, en tout cas, de prises de belle taille.

   Je m’approchais, à la fois curieux et réticent pour mieux observer l’espèce concernée. Et je compris ! Sous mon regard, dans une semi-pénombre, s’agitait de captures peu communes. Je devrais épuiser plusieurs vies pour oublier cet instant. Encore aujourd’hui je regrette, oui, je regrette ma curiosité de touriste innocent. Il s’agissait de sirènes ! Des sirènes agonisantes, les yeux vitreux, les cheveux gorgés d’une eau salée qui dégoulinait sur le sol. La partie basse de leur corps était couverte de squames, leur torse se soulevait par saccades, gonflant leur poitrine nue. Les clients s’adressaient aux vendeuses par signes. Lorsque l’affaire était conclue une grosse liasse de billets changeait de mains, vite enfournée dans les poches des cirés. Puis la créature marine était emportée à l’arrière pour une découpe discrète.

Je me tournais vers Caterina, désemparé. Elle approcha sa bouche de mon oreille, mordillant au passage mon lobe. Je trouvais le geste vu les circonstances et à ma grande honte, délicieusement érotique. Elle chuchota : Por Dios, leur pêche a été maintes fois interdite, mais sérieusement, tu penses que cela arrête le commerce?

Franck

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