L’éditeur


« Me demander de ne pas remettre un coupable à la police, c’est comme si on demandait à un cabot d’attraper un lapin pour le lâcher aussitôt. Ça arrive, bien sûr, mais c’est pas naturel. » Le Faucon de Malte (1930) Dashiell Hammett


Son éditeur leva le regard du manuscrit. Un homme raffiné, tiré à plusieurs épingles. Il ouvrit la bouche :

— Seven, tu sais que je t’aime beaucoup. Tu es mon auteur préféré.

Il disait cela à tous les écrivains qu’il avait réussi à convaincre de signer. Je n’étais pas dupe, mais un peu de flatterie faisait du bien à mon ego malmené.

— Mais là, bon. Tu n’exagères pas un peu dans le style populiste ? La facilité ? Le « je rédige comme je pense » ? Ecrire bien c’est difficile, même lorsque l’on est doué comme toi.

Je haussais les épaules. Que répondre ? Bien sûr que mon texte était nul. Mal fagoté. Pas une raison pour l’admettre.

— Si tu veux du Proust ou du Balzac, tu te trompes d’époque, Jérémie. Continue !

Mon éditeur, obéissant, se remis à lire.

«Le criminel ôta ses chaussures qu’il plongea dans un bidet rempli d’eau de javel. Puis il passa au Paic vaisselle les tapis, les tentures et le chien. Il frotta comme un despérado. Il ne fallait surtout pas qu’il laisse de traces qui pourraient mettre des puces à l’oreille du policier qui depuis dix ans le pourchassait de sa vindicte».

— Oui euh, vindicte c’est un mot recherché, mais franchement, le reste ? marmonna Jérémie.

— C’est parce que tu ne gardes pas l’esprit ouvert. Tu es un passéiste. Tu n’utilises même pas de SMS et à peine les mails. Continue. 

«Le flic c’était son frère jumeau. Lui il avait sombré dans le mal. Son frère dans la lumière. Obscurité et clarté se battaient, comme des dragons de “Games of Thrones” sur une terre dévastée par la lèpre».

— La lèpre ? Ça existe encore ? Et puis cette histoire de fratrie. Tu vas où, exactement ?

Le salon où se nichait mon éditeur sentait le renfermé, le moisi, le « démodé ». Des piles de manuscrits trainaient sur le sol. Les murs disparaissaient sous des étagères avalées par d’innombrables livres. La propreté des couvertures indiquait qu’ils étaient amoureusement et fréquemment dépoussiérés.

Je ne pu m’empêcher de lâcher, un peu moqueur « Une tablette toi, tu ne sais pas que ça existe ! ».

Il me regarda comme une chouette aveuglée par la lumière.

—  Dis Lis ! Dis-je, imperturbable.

«Maintenant il restait à assassiner entièrement le vieux colonel dans sa serre où il faisait très chaud. Tellement chaud que les orchidées poussaient de travers et que même les perroquets transpiraient.

Toute la famille pourrait hériter d’un beau pactole et lui toucherait sa part avec la blonde platinée, la fille cadette, en bonus».

— Si je comprends bien, questionna Jérémie, c’est un polar que tu me proposes ? Pas mal de « déjà vu », mais on trouve de la matière. Puis hésitant : la forme peut-être à retravailler légèrement ?

— C’est un peu plus ambitieux qu’un roman noir. Poursuis, s’il te plaît.

«Le vieux paralytique, le chef de famille, avait pressenti le danger. Il faisait mine de dormir, mais quand le tueur pénétra dans la serre il jaillit de son fauteuil roulant. Il courut sur les murs puis il tenta de porter un atémi foudroyant suivi d’un coup de pied renversé à son adversaire. Michael, qui avait trente ans de commando d’élite derrière lui en tant que marine des forces spéciales de la brigade motorisée des chasseurs alpins, para le coup avec ses dents. Ouf, la mort n’était pas passée loin!

Il alluma une cigarette et constata : votre famille elle n’a pas l’air de vous aimer dites donc. Le colonel qui était à la retraite, regagna son siège à roulette en rampant et répondit : non, tous des bons à rien. S’ils pouvaient tous brûler en enfer je serai heureux.

Facile, qu’il rétorqua Michael. Crachez un prix. Je peux retourner ma veste. Il joignit le geste à la parole. Puis : Et offrez-moi à boire».

— Et là, tu vois, ça ouvre toutes les portes, expliqua Seven. C’est un cliffhanger juste avant le deuxième chapitre. Est-ce qu’il va tuer le vieux ? Sa famille ? Aller boire une bière ? Séduire la fille, une blonde type Hitchcock ?

Jérémie jeta le manuscrit sur son bureau. Il s’emportait rarement avec ses auteurs, mais pour une fois, il décida d’opter pour la sincérité.

— Je vais te dire moi, ce qu’il va faire. Il va brûler le texte, prendre une cuite et se remettre sérieusement au travail l’artiste.

— Trop tard, Jérémie.

— Comment ça ?

— J’ai signé hier avec une plateforme de diffusion. Ils vont en faire un blockbuster, un croisement de Matrix et du Faucon Maltais. Avec un avatar numérisé d’Humphrey Bogart. Ça va être terrible !

Je quittai la pièce lentement donnant à ma démarche toute la dignité possible.

Derrière moi Jérémie sanglotait doucement en caressant une vieille cassette VHS.

Franck

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