Les courses

Le vaisseau fendait l’espace, création super rapide, armée, furtive. Il avalait les parsecs lumière comme une couleuvre géante. Il transportait l’élite des soldats, dont une compagnie baptisée les Mercenaires Noirs, réputée pour sa bravoure et sa cruauté. Ces bataillons n’étaient appelés qu’en cas d’extrême urgence lorsqu’un péril redoutable menaçait la Fédération. Le navire céleste pouvait disparaitre dans les étoiles, se rendant invisible à tout détecteur connu.

Roger s’avança en bombant le torse. Nommé commandant du navire il savourait ce titre avec une fierté contenue. À son âge, c’est-à-dire jeune selon les critères standards, cette promotion le submergeait d’orgueil. Avant de s’installer dans le poste de contrôle où l’attendaient impatients une vingtaine d’officiers, il se remémora rapidement les caractéristiques du vaisseau qu’il avait l’honneur de diriger.

La taille du transport défiait le sens commun. Les ingénieurs japonais qui l’avaient conçu s’étaient inspirés de la ville de Tokyo. L’intérieur comportait quatorze quartiers plus ou moins spécialisés, de grands parcs arborés, des temples bouddhistes. Des monorails électriques sillonnaient ses entrailles. Chaque rame était divisée en plusieurs parties : des wagons réservés aux gradés, d’autres destinés aux femmes qui souhaitaient voyager entre-elles, d’autres enfin proposés au reste des passagers. Les trains atteignaient facilement les 200 kms à l’heure. On murmurait que malgré cela plus d’une demi-journée était indispensable pour parcourir le trajet entre la passerelle de pilotage, à l’avant, et la queue de l’appareil. Celle-ci, une gigantesque plateforme ronde et aplatie, abritait la salle des machines et tout un ensemble de bars, supermarchés et autres commerces divers.

Au sous-sol, dans les profondeurs du navire, reposaient d’immenses cuves. On y cultivait les trois matériaux de base qui permettaient de nourrir les milliers d’officiers et civils : des insectes, des algues et du soja. Ces trois éléments et leurs dizaines de variétés se prêtaient à tous les reconditionnements possibles. Acquérir l’autonomie nutritive n’avait pas été le seul objectif des ingénieurs. Ils avaient également visé l’absence de dépendance énergétique. Le vaisseau utilisait une propulsion hybride. Il pouvait absorber de la substance noire ou bien, en l’absence de celle-ci, les gravitons qui tapissent l’éther infini.

Sur ses flancs, des canons veillaient dans la pénombre. Pilotés par une intelligence artificielle ils pouvaient délivrer une cadence de tir insensée. On les disait capables de pulvériser des planètes entières voire des portions de l’espace, temps et matière compris. Rarement utilisés, il convient de rester prudent avec le tissu de l’univers, il s’agissait surtout d’armes de dissuasion.

Une alarme aiguë retentit. Roger regarda son second. La sonorité caractéristique indiquait qu’un communiqué prioritaire du Haut-Conseil galactique venait de leur parvenir. Ils s’isolèrent dans un petit salon et de concert composèrent de multiples codes. Le message abritait des technologies de chiffrement quantiques. Par essence inviolable il pouvait traverser, sans encombre, de grandes distances.

Une voix féminine, claire et forte, se fit enfin entendre :

— Chéri, tu penseras à acheter trois baguettes. Il n’y a plus dans le congélateur.

Roger s’ébroua. Comme souvent il s’était endormi sur le canapé à mémoire de forme devant son feuilleton préféré, une vieille série de Science-Fiction des années 60.

Il se leva péniblement et avança, en maugréant, vers le sas d’entrée. Grand et svelte il devait parfois se pencher pour éviter les armatures en acier qui délimitaient chaque pièce.

— Poussin, tu t’étais assoupi ? demanda sa femme. La voix émergeait du coin cuisine.

— Non, pas du tout. Je regardais « Perdus dans l’espace » répondit-il. J’adore cette série !

— Tu es resté un gamin, lui reprocha gentiment son épouse. Pense aussi à prendre du sopalin.

— Nous n’avons plus de pain dans le congélateur ? demanda Roger, accroché à un vague espoir.

— Tu rigoles ? répliqua sa femme. Souviens-toi. Les gamins sont passés ce week-end, ils ont tout pillé. Le frigidaire, le congélateur et une bonne partie du bar.

Roger soupira, essayant de se donner du courage. Il ressentait une absence de motivation totale. Puis il jeta ses pantoufles dans un coin, enleva son confortable peignoir et commença à enfiler son scaphandre. C’était le rituel qu’il détestait le plus dans ces lotissements pavillonnaires de lune II : l’obligation de devoir toujours s’équiper pour sortir. La supérette ne se trouvait qu’à trois kilomètres, une distance ridicule en apesanteur, mais elle ne se situait pas moins dans le vide absolu.