Top chef

Sa décision ne devait rien au hasard. Elle avait choisi ce lieu après de longues recherches. Les guides touristiques, les blogs et les articles de presse délivraient des avis unanimes. Elle se rendait dans le meilleur restaurant gastronomique de sa planète. Le chef, un artiste réputé, possédait plusieurs étoiles et toques acquises au fil du temps. Il animait par ailleurs, avec quelques collègues, une émission largement suivie où de jeunes apprentis et d’expérimentés cuisiniers tentaient de remporter un concours culinaire.

Alors qu’un maître d’hôtel la guidait vers une table réservée, elle ne put s’empêcher de jeter sur les lieux un regard admiratif. Elle nota les couverts impeccablement alignés, les murs gris où se fondaient discrètement les serveurs, la clientèle huppée. Quelques toiles parsemaient la salle. Elles apportaient une touche de chaleur et de confort. L’ensemble dégageait une impression de luxe, un faste de bon aloi.

Elle s’installa sur le large coussin. Sur la nappe, devant elle, une carte, riche sans doute de promesses alléchantes, l’attendait.

Elle l’ouvrit, impatiente de découvrir les mets. Les prix, comme dans tout paradis gastronomique digne de ce qualificatif, n’étaient pas indiqués. Le restaurant s’adressait à une élite fortunée peu soucieuse des dépenses consenties.

Un serveur s’approcha discrètement. C’était un mâle et comme tous ceux de son sexe, il baissait la tête, attentif à marquer sa soumission.

— Vous souhaitez prendre un apéritif ?

— Non merci. Que me conseillez-vous ?

— Eh bien comme vous le savez notre spécialité ce sont les insectes.

— D’élevage ? demanda-t-elle.

À la mine déconfite du serveur, elle comprit qu’elle avait commis un impair.

— Bien sûr que non, madame ! Nous ne cuisinons ici que des produits sauvages. Les hexapodes sont prélevés dans une réserve naturelle lorsqu’ils arrivent à maturité.

Nous avons à disposition toute une variété de vers : de farine, à soie, de palmier, de bambou. Et en complément des punaises, des chenilles, des criquets, des grillons.

— Arrêtez, vous me mettez l’eau à la bouche. Et votre plat du jour ?

— Du scorpion. Un excellent choix si je peux me permettre. Cuisiné sur la tranche, pinces farcies de vers morio moutarde et miel. La préparation s’accompagne d’une brunoise de termites cuits au jus de citron. Un régal.

Elle sentit ses poils se hérisser de plaisir anticipé. Vraiment, elle avait ciblé le bon endroit pour titiller ses papilles.

— Eh bien va pour le scorpion. Et comme boisson ?

— Je vous propose Rosée Matinale, un excellent cru très frais.

— Ce sera parfait ! soupira-t-elle d’aise en dépliant sa serviette.

Elle coinça autour de son cou puissant d’araignée l’étoffe en utilisant avec dextérité deux de ses huit pattes. Elle prit soin de laisser ses pédipalpes, qui lui servaient de mandibules, à l’air libre. Puis elle cala son mètre cinquante sur le coussin, avant de balayer d’un regard curieux la verrière qui lui faisait face.

À l’extérieur des mendiants quémandaient un peu de nourriture.

Des humains, les quelques survivants d’une race en voie d’extinction.