Traqueur de nains

Traqueur de nains

Je hais les nains de jardin.

Des bandes de jeunes désœuvrés profitent de la nuit pour les subtiliser, au grand dam de leurs propriétaires inconsolables.

Moi je préfère les supprimer.

Nous partons à deux ce qui facilite la tâche. L’un conduit la voiture, une autolib électrique achetée d’occasion. L’autre vise avec un pistolet muni d’un silencieux ou une carabine à air comprimé. Une fois la vitre baissée la portière fournit un appui confortable.

Nous opérons en général pendant les vacances. Dans les petits lotissements beaucoup d’habitants désertent leurs villas. Nous ciblons aussi les pavillons individuels, en bordure des banlieues. Il faut savoir prendre son temps, rôder mine de rien dans les rues abandonnées et surgir tout à coup, à l’improviste.

Des nains, les plus malins, essayent de s’échapper. Ils se cachent derrière des moulins à vent miniatures ou des champignons géants. Nous faisons voler en éclats les sculptures de plâtre pour dégager le terrain. De ces petits êtres peu en réchappent ou alors sérieusement éclopés.

J’exècre les nains de jardin, mais aussi les lutins, les gnomes et leurs cousins scandinaves, les nisses. Je ne saurais expliquer pourquoi. J’ai commencé adolescent. Je les poursuivais avec la tondeuse de mon père, heureux d’en écraser quelques-uns, les plus lents. Puis, une fois quitté le nid familial, j’ai continué à assouvir ma vindicte.

On croit les nains serviables et travailleurs. C’est faux ! Ils paressent toute la journée, allongés sur la pelouse ou dans des hamacs. Ils font semblant de pousser des brouettes ou de couper des troncs. Ils portent des chapeaux ridicules et des barbes blanches dans une pâle imitation du père Noël. Ils n’ont pas conscience de la misère du monde, du montant du SMIC ou des errances des sans-logis, les SDF.

Pire, je suis persuadé que s’ils ont accueilli Blanche-Neige ce n’est pas par bonté d’âme, mais titillés par une libido sénile mal assumée. Héberger une belle jeune fille, vierge et délurée, devait faire saliver ces vieux satyres.

Un jour je serai contraint d’arrêter. Leur population diminue sérieusement et les survivants se révèlent de plus en plus furtifs. Ils se montrent plus difficiles à débusquer et abattre facilement. En outre la gendarmerie veille. Ces militaires finiraient par m’identifier, me poursuivre, me coffrer. Des hors-la-loi bien plus intelligents que moi se sont laissés engluer dans une routine néfaste. Savoir changer ses habitudes est un gage de survie !

Cela ne m’inquiète pas. J’ai repéré une autre cible de choix. On les appelle des Pokemon.

Les guides officiels en dénombrent huit-cent-douze espèces sur huit générations. Un nouveau terrain de chasse. Capables « d’évoluer », ils ont été condamnés par de nombreux fondamentalistes religieux créationnistes. Une fatwa les accuse aussi de « posséder les esprits » des enfants, de promouvoir le darwinisme, les jeux d’argent et l’étoile à six branches, symbole du sionisme international. La communauté juive, quant à elle, voit d’un mauvais œil leur emploi du manji trop proche du svastika, symbole utilisé à l’envers par les nazis.

Bref, j’en suis convaincu. Je peux continuer à exercer mes talents en toute impunité. Toute société humaine a besoin de son bouc émissaire. Un aller-ego, étranger et néfaste. Je suis prêt, volontaire, apte à assumer cette lourde tâche. Mon problème de croissance, une maladie infantile qui a stoppé le développement de mes os, n’a rien à y voir.

Et puis je suis confiant. Il y aura toujours, oui toujours, une nouvelle espèce à éliminer.