Une nouvelle mortelle

— Franck, écoute-moi. Surtout pas de Covid.

Je le regardais, un peu ébahi. Mon éditeur, Serge, assis dans un large fauteuil en cuir, pointait son doigt boudiné vers moi. Sa carrure à la Orson Wells envahissait l’espace. Lorsqu’il parlait, ses bajoues tremblotaient comme des flans.

Il poursuivit.

— Oui parce que les histoires sinistres, les morts, les deuils… tout ça, les gens en ont marre. Ils veulent du divertissement, de la légèreté. Déjà qu’ils ne lisent plus, qu’ils s’abrutissent devant Netflix ou Amazone Prime, si en plus tu leur sers du déprimant.

Quand Serge était lancé, vous aviez intérêt à le laisser parler. Sinon ça s’éternisait. Et j’avais rendez-vous chez le dentiste. Pas facile, en ces temps troublés, d’obtenir une consultation.

— Tu connais MacLhuan ? reprit-il.

— Le concierge ? (nous employions un écossais immigré chez nous depuis un bail)

Il leva les yeux au ciel, saisi par mon inculture sidérale.

— Non, Marshall, l’universitaire canadien, le spécialiste des médias. Il a écrit : « le médium c’est le message ». Ou l’inverse, je ne sais plus.

— Et ça veut dire quoi ?

— Et bien en gros que le canal de transmission du message compte plus que son sens ou son contenu.

— Et alors ?

Serge adorait les citations qu’il apprenait par cœur. Le problème c’est qu’il les balançait comme de la menue monnaie et passait ensuite à autre chose. L’auditoire restait sur sa faim.

— Alors rien. Juste pour dire que face à la concurrence, aux écrans géants, il nous faut une littérature festive. Oui c’est tout à fait ça, Franck. Tu dois nous pondre du festif.

Pondre ? Il me prenait pour une poule. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que les mots arrivaient comme cela, à la queue leu leu prêts à noircir le papier ?

Il me laissa réfléchir quelques instants puis réattaqua. Comme un bouledogue il ne lâchait jamais.

— Et puis tu n’as aucun style.

Surpris je ne pus empêcher mon visage de grimacer. Toujours aussi délicat le boss. Il comprit qu’il devait se rattraper.

— Je veux dire aucun style personnel. Tu peux écrire sans problème des westerns, des romans d’amour, des biographies.

— J’aime bien la science-fiction, hasardais-je d’une voix timide.

J’étais assis en face de lui. Fluet, dégarni, bigleux, la nature ne m’avait pas gâté. Je me tassais sur une chaise en plastique particulièrement inconfortable. Son buste à lui émergeait, imposant, au-dessus de la pile de manuscrits à moitié lus qui encombraient son bureau.

Il lâcha un rire moqueur.

— La science-fiction ? Mais c’est complètement dépassé mon ami. Les jeunes, aujourd’hui, ce qu’ils apprécient c’est l’héroic-fantasy. Les histoires de magiciens, de sorciers, les grandes quêtes mystiques. Bon Tolkien, jamais pu le piffer celui-là. Mais que veux-tu ? On doit se mettre à la page. Surtout dans une maison d’édition. Et puis on ne fait pas toujours ce que l’on désire. Les choix cet un luxe.

Il croisa ses bras sur la poitrine comme un pénitent contrit.

— Moi par exemple j’aime les James Bond. Et bien ma femme me traîne dans des cinémas d’art et d’essai pour voir des films tchèques sous-titrés en Polonais.

Il regarda par la fenêtre.

— Ou bien l’inverse ? Je ne sais plus. En tout cas ce n’est pas à discuter. Si tout le monde se met à émettre un avis, on ne pourra pas sauver la boutique. Tu te plais chez nous ?

Je ne percevais pas très bien où il souhaitait en venir.

— Oui bien sûr, vous m’avez fait confiance dès le début.

— Bien. Et tu reçois ton chèque tous les mois ?

— Régulièrement. Sauf le dernier qui…

Il me coupa en balayant l’air de sa main charnue.

— Petit problème de liquidités. Cette équipe comptable. Des incapables ! Les temps sont durs. Surtout pour les artistes comme nous. Sais-tu combien je paye en impôts ?

Non je n’en possédais pas la moindre idée. Je ne gagnais pas assez pour alimenter le Trésor Public.

Il pouffa.

— Tu ne le croiras jamais. Moins que ma femme de ménage. Je profite d’un dégrèvement sur les moins-values de la société indexées sur le prélèvement libératoire dégressif des contributeurs à la flat taxe culturelle.

Il se leva, contourna, difficilement sa table de travail et se pencha vers moi. La toile rêche de son costume prince de galle démodé frottait ma joue. Sensation pénible.

— Imagine. Il y a plein se situations agréables qui pourraient t’inspirer. Une plage, des cocotiers. Une belle femme. Aventurière. Un peu dénudée.

Il m’adressa un clin d’œil comme si nous étions de vieux potes.

— Bref, pas le style de mes assistantes, ces pimbêches. Notre personnage erre seule, mais juste au début hein ! Il faut un peu de sexe quand même. Elle pourrait rencontrer un pirate séduisant ou, pourquoi pas, une autre femme ?

— Ou un cow-boy, suggérais-je, en tentant de faire de l’humour.

Mais manifestement ce type d’ironie lui échappait complètement.

— Et bien oui voilà, un western sur une plage. C’est bien ça. Et un requin. Les gens aiment bien avoir peur des squales. Bon après pour la trame, les rebondissements tout ça je te laisse régler les détails.

Sa main enserra ma nuque d’un geste qui se voulait complice puis se posa sur mon genou, protectrice.

— C’est ton boulot après tout. Tu vas nous gratifier d’un sacré « page-turner ». J’en suis convaincu.

Soudain il sursauta et se redressa d’un coup.

— Ah, saloperie de bestiole. Elle m’a piqué. Une araignée sans doute.

Une minuscule goutte de sang perlait sur le dos de sa main droite couverte de poils.

— Avec le froid qui arrive, elles se réfugient à l’intérieur. C’est pareil chez moi, dis-je. Ou alors une puce de parquet ?

Le sol, un vieux plancher, sentait la cire. Lorsqu’il se levait de mauvaise humeur ou souhaitait les humilier, Serge obligeait ses visiteurs à se déchausser et à glisser sur des patins de flanelle rose.

Je profitais de son silence pour reprendre la parole.

— J’ai une autre proposition. Ou plutôt une nouvelle idée de trame. Quelque chose qui rappellerait les vieux romans policiers. Les Agata Christie par exemple ou le gros là, euh… cette histoire d’oiseaux.

Il me gratifia d’un coup d’œil torve. Il n’avait pas l’habitude d’être contredit. À pas lents il revint vers son fauteuil puis se composa un visage avenant.

— Hitchcock peut-être ? Bien sûr, dis-moi. Je suis toujours disponible pour conseiller mes poulains. Mais vite, j’ai un rendez-vous, précisa-t-il après un regard furtif à sa montre connectée.

— Et bien c’est l’histoire d’un écrivain. Pas un génie, non. Juste un bon artisan honnête. Il travaille pour une petite maison d’édition. Peu de tirages, peu de bénéfices, mais chacun, les secrétaires, les quelques auteurs, essayent de faire face.

— Hum, pas très gai !

— Pas vraiment, surtout que le grand patron est du style assez insupportable. Arrogant, prétentieux, harceleur à ses heures. La situation ne peut plus durer.

Son corps massif recule sur son fauteuil. Il me fixa, la prunelle sombre.

— Tu n’es pas entrain de parler de moi ?

Je souris. La première fois depuis mon entrée dans ce bureau.

— Alors l’équipe décide de réagir. Elle prépare les futurs témoignages. Trafique les emplois du temps. Par exemple je ne suis jamais venu ici, aujourd’hui.

Il jeta un nouveau coup d’œil à sa montre et constata que notre rendez-vous avait disparu des tablettes.

Je continuais à abattre mes cartes.

— Le numérique c’est pratique. Tout devient effaçable. Ou modifiable par une assistante un peu futée. Même ton dossier, celui de la médecine du travail, qui précise que tu souffres de légers troubles cardiaques. Rien de très grave, mais tellement imprévisible.

Serge me fixait, incrédule. Peau pâle, respiration haletante. Manifestement il ne se sentait pas bien. Il aurait voulu se jeter sur moi, mais la paralysie gagnait progressivement ses membres.

— La police trouvera les portes verrouillées. Tiens, toi qui aimes la littérature, c’est un peu comme dans « La chambre jaune ». Le grand mystère. Mais il s’avère que MacLhuan, le concierge, dispose d’un passe pour tout l’immeuble. Quant à l’avenir de la boutique, tu n’as pas à t’en inquiéter. Alex, de l’équipe comptable, nous prépare un projet de Scop, une société coopérative.

Je me levais et me dirigeais vers la sortie. Puis je me tournais à moitié pour observer Serge. Il glissait, impuissant, vers un trépas mérité.

— Franck, écoute-moi. Surtout pas de Covid.

Je le regardais, un peu ébahi. Mon éditeur, Serge, assis dans un large fauteuil en cuir, pointait son doigt boudiné vers moi. Sa carrure à la Orson Wells envahissait l’espace. Lorsqu’il parlait, ses bajoues tremblotaient comme des flans.

Il poursuivit.

— Oui parce que les histoires sinistres, les morts, les deuils… tout ça, les gens en ont marre. Ils veulent du divertissement, de la légèreté. Déjà qu’ils ne lisent plus, qu’ils s’abrutissent devant Netflix ou Amazone Prime, si en plus tu leur sers du déprimant.

Quand Serge était lancé, vous aviez intérêt à le laisser parler. Sinon ça s’éternisait. Et j’avais rendez-vous chez le dentiste. Pas facile, en ces temps troublés, d’obtenir une consultation.

— Tu connais MacLhuan ? reprit-il.

— Le concierge ? (nous employions un écossais immigré chez nous depuis un bail)

Il leva les yeux au ciel, saisi par mon inculture sidérale.

— Non, Marshall, l’universitaire canadien, le spécialiste des médias. Il a écrit : « le médium c’est le message ». Ou l’inverse, je ne sais plus.

— Et ça veut dire quoi ?

— Et bien en gros que le canal de transmission du message compte plus que son sens ou son contenu.

— Et alors ?

Serge adorait les citations qu’il apprenait par cœur. Le problème c’est qu’il les balançait comme de la menue monnaie et passait ensuite à autre chose. L’auditoire restait sur sa faim.

— Alors rien. Juste pour dire que face à la concurrence, aux écrans géants, il nous faut une littérature festive. Oui c’est tout à fait ça, Franck. Tu dois nous pondre du festif.

Pondre ? Il me prenait pour une poule. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que les mots arrivaient comme cela, à la queue leu leu prêts à noircir le papier ?

Il me laissa réfléchir quelques instants puis réattaqua. Comme un bouledogue il ne lâchait jamais.

— Et puis tu n’as aucun style.

Surpris je ne pus empêcher mon visage de grimacer. Toujours aussi délicat le boss. Il comprit qu’il devait se rattraper.

— Je veux dire aucun style personnel. Tu peux écrire sans problème des westerns, des romans d’amour, des biographies.

— J’aime bien la science-fiction, hasardais-je d’une voix timide.

J’étais assis en face de lui. Fluet, dégarni, bigleux, la nature ne m’avait pas gâté. Je me tassais sur une chaise en plastique particulièrement inconfortable. Son buste à lui émergeait, imposant, au-dessus de la pile de manuscrits à moitié lus qui encombraient son bureau.

Il lâcha un rire moqueur.

— La science-fiction ? Mais c’est complètement dépassé mon ami. Les jeunes, aujourd’hui, ce qu’ils apprécient c’est l’héroic-fantasy. Les histoires de magiciens, de sorciers, les grandes quêtes mystiques. Bon Tolkien, jamais pu le piffer celui-là. Mais que veux-tu ? On doit se mettre à la page. Surtout dans une maison d’édition. Et puis on ne fait pas toujours ce que l’on désire. Les choix c’est un luxe.

Il croisa ses bras sur la poitrine comme un pénitent contrit.

— Moi par exemple j’aime les James Bond. Et bien ma femme me traîne dans des cinémas d’art et d’essai pour voir des films tchèques sous-titrés en Polonais.

Il regarda par la fenêtre.

— Ou bien l’inverse ? Je ne sais plus. En tout cas ce n’est pas à discuter. Si tout le monde se met à émettre un avis, on ne pourra pas sauver la boutique. Tu te plais chez nous ?

Je ne percevais pas très bien où il souhaitait en venir.

— Oui bien sûr, vous m’avez fait confiance dès le début.

— Bien. Et tu reçois ton chèque tous les mois ?

— Régulièrement. Sauf le dernier qui…

Il me coupa en balayant l’air de sa main charnue.

— Petit problème de liquidités. Cette équipe comptable. Des incapables ! Les temps sont durs. Surtout pour les artistes comme nous. Sais-tu combien je paye en impôts ?

Non je n’en possédais pas la moindre idée. Je ne gagnais pas assez pour alimenter le Trésor Public.

Il pouffa.

— Tu ne le croiras jamais. Moins que ma femme de ménage. Je profite d’un dégrèvement sur les moins-values de la société indexées sur le prélèvement libératoire dégressif des contributeurs à la flat taxe culturelle.

Il se leva, contourna, difficilement sa table de travail et se pencha vers moi. La toile rêche de son costume prince de galle démodé frottait ma joue. Sensation pénible.

— Imagine. Il y a plein se situations agréables qui pourraient t’inspirer. Une plage, des cocotiers. Une belle femme. Aventurière. Un peu dénudée.

Il m’adressa un clin d’œil comme si nous étions de vieux potes.

— Bref, pas le style de mes assistantes, ces pimbêches. Notre personnage erre seule, mais juste au début hein ! Il faut un peu de sexe quand même. Elle pourrait rencontrer un pirate séduisant ou, pourquoi pas, une autre femme ?

— Ou un cow-boy, suggérais-je, en tentant de faire de l’humour.

Mais manifestement ce type d’ironie lui échappait complètement.

— Et bien oui voilà, un western sur une plage. C’est bien ça. Et un requin. Les gens aiment bien avoir peur des squales. Bon après pour la trame, les rebondissements tout ça je te laisse régler les détails.

Sa main enserra ma nuque d’un geste qui se voulait complice puis se posa sur mon genou, protectrice.

— C’est ton boulot après tout. Tu vas nous gratifier d’un sacré « page-turner ». J’en suis convaincu.

Soudain il sursauta et se redressa d’un coup.

— Ah, saloperie de bestiole. Elle m’a piqué. Une araignée sans doute.

Une minuscule goutte de sang perlait sur le dos de sa main droite couverte de poils.

— Avec le froid qui arrive, elles se réfugient à l’intérieur. C’est pareil chez moi, dis-je. Ou alors une puce de parquet ?

Le sol, un vieux plancher, sentait la cire. Lorsqu’il se levait de mauvaise humeur ou souhaitait les humilier, Serge obligeait ses visiteurs à se déchausser et à glisser sur des patins de flanelle rose.

Je profitais de son silence pour reprendre la parole.

— J’ai une autre proposition. Ou plutôt une nouvelle idée de trame. Quelque chose qui rappellerait les vieux romans policiers. Les Agata Christie par exemple ou le gros là, euh… cette histoire d’oiseaux.

Il me gratifia d’un coup d’œil torve. Il n’avait pas l’habitude d’être contredit. À pas lents il revint vers son fauteuil puis se composa un visage avenant.

— Hitchcock peut-être ? Bien sûr, dis-moi. Je suis toujours disponible pour conseiller mes poulains. Mais vite, j’ai un rendez-vous, précisa-t-il après un regard furtif à sa montre connectée.

— Et bien c’est l’histoire d’un écrivain. Pas un génie, non. Juste un bon artisan honnête. Il travaille pour une petite maison d’édition. Peu de tirages, peu de bénéfices, mais chacun, les secrétaires, les quelques auteurs, essayent de faire face.

— Hum, pas très gai !

— Pas vraiment, surtout que le grand patron est du style assez insupportable. Arrogant, prétentieux, harceleur à ses heures. La situation ne peut plus durer.

Son corps massif recula sur son fauteuil. Il me fixa, la prunelle sombre.

— Tu n’es pas entrain de parler de moi ?

Je souris. La première fois depuis mon entrée dans ce bureau.

— Alors l’équipe décide de réagir. Elle prépare les futurs témoignages. Trafique les emplois du temps. Par exemple je ne suis jamais venu ici, aujourd’hui.

Il jeta un nouveau coup d’œil à sa montre et constata que notre rendez-vous avait disparu des tablettes.

Je continuais à abattre mes cartes.

— Le numérique c’est pratique. Tout devient effaçable. Ou modifiable par une assistante un peu futée. Même ton dossier, celui de la médecine du travail, qui précise maintenant que tu souffres de légers troubles cardiaques. Rien de très grave, mais tellement imprévisible.

Serge me fixait, incrédule. Peau pâle, respiration haletante. Manifestement il ne se sentait pas bien. Il aurait voulu se jeter sur moi, mais la paralysie gagnait progressivement ses membres.

— La police trouvera les portes verrouillées. Tiens, toi qui aimes la littérature, c’est un peu comme dans « La chambre jaune ». Le grand mystère. Il s’avère que MacLhuan, le concierge, dispose d’un passe pour tout l’immeuble. Quant à l’avenir de la boutique, tu n’as pas à t’en inquiéter. Alex, de l’équipe comptable, nous prépare un projet de Scop, une société coopérative.

Je me levais et me dirigeais vers la sortie. Puis je me tournais à moitié pour observer Serge. Il glissait, impuissant, vers un trépas mérité.

— Au fait, dis-je en extrayant une seringue vide de ma poche, la piqûre ce n’était pas une araignée. Juste un petit poison indécelable. Un happy end si tu préfères.

Je me levais et me dirigeais vers la sortie. Puis je me tournais à moitié pour observer Serge. Il glissait, impuissant, vers un trépas mérité.

— Au fait, dis-je en extrayant une seringue vide de ma poche, la piqûre ce n’était pas une araignée. Juste un petit poison indécelable. Un happy end si tu préfères.